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24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 08:29

Ce document est un scandale éditorial, dissimulé sous des apprêts populistes pour le coup. Une sorte d’attrape nigaud, le témoignage nauséabond d’un volontarisme naïf sinon niais, qui ne sait développer ses artifices sans se contredire vingt fois pour reconduire in fine cette morale rance fustigeant en l’homme une créature pleine de superbe et de vices… La conduite narrative de ce témoignage est telle, qu’on finit par se demander si l’auteur en est dupe ou non… Qu’on juge sur pièce : l’ouvrage s’ouvre sur le sacrifice (l’assassinat devrait-on affirmer) de pauvres gens pris au piège de l’incendie de leur immeuble vétuste, le 14 juin 2017 : celui de la tour Grenfell, à Londres, dans un quartier défavorisé. Theresa May était alors au pouvoir et ne se souciait guère du sort des plus démunis. Au lendemain de l’incendie, qui émut bien évidemment une presse nauséabonde en quête de gros titres, une foule de pauvres descendit dans la rue pour hurler sa colère et demander des comptes, n’obtenant que le mutisme des dirigeants et la curée des grenades balancées par les cops. Quelques mois plus tard, l’enquête révéla que le feu s’était propagé à une vitesse ahurissante parce que les matériaux utilisés, bons marchés, n’étaient pas conformes à la législation en vigueur…  Par souci d’économie, on avait construit pour les foyers modestes une tour inflammable… Or, depuis des années, les locataires de la tour en signalaient le danger. Mais non. Rien. «Un drame», s’excusait la journaille libérale. Un simple, navrant, drame. Darren McGarvey démonte bien dans cette seconde et dernière préface les mécanismes structurels qui font que les pauvres sont exposés à ce type d’agression, à cette criminalité de classe et qu’au fond, c’est tout le système néolibéral qui en est la cause, mais il conclut sur la responsabilité des citoyens et la nécessité, pour chacun d’entre nous, de faire individuellement l’effort de «s’en sortir» ! Dans les dernières pages, il ajoute même que «l’acte le plus radical que l’on puisse commettre», c’est de «se changer soi-même», plutôt que de s’en prendre bêtement au «système»… Fort de son expérience d’alcoolique et de drogué, qui a su s’en sortir par la force de sa seule volonté, puisant aux morales les plus répressives du siècle, c’est cette volonté individuelle qu’il prône pour issue à un système dont pourtant, quelques pages auparavant, il nous montre qu’il est une machine à broyer toute émancipation… Il va même jusqu’à dénoncer le danger des mouvements sociaux, qui ouvrent à la dérive des fanges extrémistes ! On croit rêver ! Ou cauchemarder, quand on découvre sous sa plume son contentement de voir les multinationales, Microsoft, Apple, Coca Cola, «s’engager en faveur de la justice sociale» ! Certes «devenir acteur à part entière de nos choix» commande l’engagement de chacun auprès de tous, dans la lutte forcément féroce contre un système dépourvu de scrupules et dont, une centaine de page avant sa conclusion réactionnaire, il montre pourtant le vrai visage : évoquant le quartier miséreux de Pollok, où il a grandi, l’auteur rappelle l’action du mouvement «l’état libre de Pollok» qui, pendant dix ans, arma la lutte des habitants du quartier pour les aider à recouvrir leur dignité. Des activistes sociaux, des écolos, qui aidèrent les habitants à reprendre en main leur vie en investissant et en récupérant les espaces publics, les friches industrielles, les écoles abandonnées, les bâtiments laissés à l’état de ruine pour en faire des logements, des centres d’éducation, des foyers sociaux, des restaurants populaires, jusqu’à l’intervention des bulldozers protégés par une répression barbare de la police qui, avec ses grenades et ses fusils mutila et tua pour dégager la place et la livrer à des promoteurs sans scrupules qui en firent leurs choux gras. On se demande en fin de compte qu’elle peut être l’utilité d’un tel ouvrage, sinon celui d’en appeler à une morale réactionnaire dont le seul horizon est de tuer dans l’œuf toute contestation sociale organisée !

Darren McGarvey, Fauchés, Vivre et mourir pauvre, éditions Autrement, traduit de l’écossais par Madeleine Nosalik, mars 2019, 336 pages, 19.90 euros, ean 9782746752559.

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