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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 08:24

Kiev. Léna veut aller à Pripiat, la ville fantôme, à 10km de Tchernobyl. Pour 500 dollars, des bus vous y conduisent, un guide vous fait la visite. Elle veut y aller parce qu’elle y a vécu. Elle veut y aller parce qu’elle a appris que plus de trois millions d’êtres humains vivaient de nouveau à proximité de la centrale. Plus de trois millions ! Où iraient-ils de toute façon ? Rien jamais n’a été prévu pour eux, sinon une ville en carton non loin de la zone. Et aucune perspective d’emploi… Aux abords de la Centrale, le taux de radiation est identique à celui qu’il était en 1986. Léna passe la frontière. Pripiat est devenue une attraction touristique. On vient y croiser, sans jamais les approcher, les sauvages qui vivent ici. Pripiat. Sa ville natale. Partout des ruines. Une ville laissée à l’abandon, pillée, détruite. Mais partout la végétation a repris le dessus. L’herbe a tout envahi. Pripiat, deux heures de visite guidée pour 500 dollars. Pas une minute de plus, l’œil du guide rivé sur le compteur Geiger. On peut déambuler néanmoins dans certains secteurs de la ville.  Léna se rappelle. Cette rue, cette place, son école. Et raconte son histoire, des parents scientifiques, Ivan, son camarade d’enfance. Léna raconte le 26 avril 1986. L’explosion, son père réveillé en pleine nuit, les gens qui sortaient observer l’incendie, incrédules. Elle avait 13 ans. Toute la ville était dehors, devinant le pire. Elle se rappelle le retour de son père, affolé : il faut partir, tout de suite. Léna avait juste pris le temps de courir chez Ivan, lui demander de fuir avec eux. Mais le père d’Ivan n’y croyait pas. Ivan avait suivi leur bus sur quelques dizaines de mètres, et puis elle ne l’avait plus jamais revu. Fuir. Le bus. Le train, fuir l’Ukraine. Le pays partait en lambeaux, cousu désormais d’une cicatrice béante. A la frontière, sa grand-mère avait été refoulée : elle n’avait pas de visa. Elle est morte depuis. D’un cancer. Léna a retrouvé son carnet d’agonie, dans lequel elle raconte l’innommable vie qu’on nous fait toujours, depuis la grande famine de 1930 à Tchernobyl. Léna, elle, avait atterri en Normandie. Le souffle coupé par le paysage normand. Elle écrivait régulièrement à Ivan, qui lui répondait, jusqu’au jour où elle ne reçut plus aucune lettre de lui. Novembre 1989. Le mur de Berlin s’était effondré. Bientôt l’Ukraine allait se séparer de l’URSS. Léna voulait revenir, chercher Ivan. Elle finit par achever ses études. Prof de fac. Alors elle décida de revenir. De ne pas monter dans le bus qui quittait Pripiat pour Kiev. Hallucinée quand elle tomba sur Ivan, qui vivait comme un sauvage dans la forêt dévastée, malade, mais pas mort. C’est cette vie que nous raconte l’auteur, l’utopie d’un territoire irradié habité par plus de 3 millions d’êtres humains qui se savent en sursis. Loin de tout. C’est cette utopie qu’Ivan raconte, comment on s’adapte malgré tout, et les repas annuels des femmes des liquidateurs qui chaque année reviennent dans la zone hurler leur désarroi. Elles dressent des tables de fête et ne mangent rien, se tiennent là, simplement, main dans la main. Ivan raconte les revenants qui peuplent la forêt de Tchernobyl, qui cultivent la terre irradiée, mangent leurs récoltes irradiées. Tchernobyl… «L’humanité ne peut pas gérer ce genre de vérité», affirme l’auteur. Si : les hommes le peuvent, et le font. Nos dirigeants, non. Partout des chevaux sauvages, des loups, des ours. La zone est devenue un paradis zoologique où meurent les irradiés, ces morts de la vie moderne qui témoignent de ce que notre monde n’a plus aucun sens. Ou plutôt, de la faillite des sociétés au sein desquelles l'humain n'est qu'une variable d'ajustement et non une fin en soi.

Alexandra Koszelyk, A crier dans les ruines, éditions Aux Forges de Vulcain, collection Littérature, juin 2019, 252 pages, 19 euros, ean : 9782373050660.

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