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4 juillet 2019 4 04 /07 /juillet /2019 14:43

L’usine. Cet univers invraisemblable où tout est en excès. L’usine, où les êtres sont enfermés dans des gestes. Quelques gestes. Toute la journée. Le corps tyrannisé. En souffrance. Hangars, bidons, graisses, câbles… Le corps interdit. Le verbe exclu. Un espace où l’être se heurte à une expérience inénarrable, où les mots vont se cogner durement aux choses, têtues, qui les recouvrent. Quelques mots. A peine. C’est avec ces quelques mots, qui reviennent tout au long du texte et dans un rythme roboratif que Leslie Kaplan a composé cette sorte de long poème entravé qu’elle nous livre. Découpé en cercles. Les cercles de l’enfer. Comme dans la Divine. L’usine, où voir même se perd et ne se retrouve que dans ces détails qui finissent par émerger quand on est resté longtemps enfermé dans un espace clos : la moindre aspérité y devient révélation. A force de privation. Comme dans ces cloîtres où les moines maraudent leurs prières. Un détail soudain accrochant leur conscience. Ici, des mots. Qui reviennent. Circulaires. Avec d’infimes écarts arrachés aux possibilités de dire. L’usine. On est là. Dix fois, vingt, cent fois. Sans projet. Là où la matière seule semble gagner. Prendre le pas. Car on ne va nulle part. «Le corps travaille et tombe». C’est ça, l’usine.

Elle, Leslie Kaplan, se hasarde à dire. L’usine. Et plus loin, dans son prolongement, la banlieue. Le même rythme les rattrape. Infligé dans son texte aux phrases qu’elle écrit, de cercle en cercle. Rien et rien : depuis au moins un siècle, les gens de peu meurent, victimes d'une construction sociale morbide. On a voulu tuer le monde ouvrier. C’est pour cela qu’on l'a enfermé dans des usines. C’est ce que je retiens de cette lecture. L’usine ? C’était au fond un camp de travail dans l’univers bourgeois du XIXème, puis du XXème. Maquillé en lieu de travail. Voilà ce qu’elle décrit en fait, et la raison de ces quelques mots qui reviennent sans cesse : un camp de travail. Un goulag. Il n’y a rien qui soit contraire à cette appellation, sinon le froid, la neige, la glace, une autre langue. Les vertus sont les mêmes. Les raisons profondes sont les mêmes. Les espaces inventés par les possédants, sont de ceux qui ensevelissent -vivant. La même logique de destruction massive. La société capitaliste est une immense machine à détruire les vies. C’est ce que peu à peu ce récit nous donne à comprendre. A éprouver. Les détruire, pour qu’elles ne s’emparent pas de la vie. En les isolant. Chacun à son poste. Il faut isoler les êtres humains pour mieux les détrousser. Les occuper. Les abrutir. Les ramener à quelques gestes, deux, trois, toujours les mêmes, redoubler l’idiotie du réel par celle de la domination. Le monde en morceaux. Ces morceaux qu’elle relève.

Leslie Kaplan, L’excès-L’usine, P.O.L., mai 2012 (première édition en 1987), 108 pages, 12.50 euros, ean : 9782867440786.

Leslie Kaplan, photographie Le Parisien.

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