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4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 09:38

Un invisible, dirait-on aujourd’hui. Tout au bas de l’échelle salariale. Celui qu’on ne regarde pas. Jamais. Dont on ne sait rien. Dont la vie ne compte pas. Acculée dans les replis d’une société fangeuse. D’une société profondément inégalitaire qui ne cesse de mettre en avant le faux mérite des uns, la fortune des autres. D’une société du mépris des petites gens, ces gens « qui ne sont rien » et que l’on croise dans les gares, aux dires du président... Plus même les gens de peu, dont naguère l’on pouvait encore faire la sociologie (Pierre Sansot). Les gens de rien, laissés pour compte d’une république qui patauge dans sa misère politique. Le plus bas des commis donc. Pas vraiment ignare, traversé par les discours de son temps. Au début on s’amuse. L’homme est drôle. Il comprend le langage des chiens. Les seuls peut-être à s’adresser encore à lui. Au loin, à quelques pas mais si loin dans la hiérarchie sociale, son supérieur. Qui ne le voit pas, ne lui parle pas, ne sait sans doute pas qu’il existe, pourvu que ses plumes de bureau soient taillées. Au près, la matrice d’un discours que les hommes tiennent sur eux-mêmes, rabâché ad nauseam par les médias et les gens de pouvoir. Une logorrhée qui imprègne tout et tous. Il n’est même plus la peine d’y croire ou non : la vilenie dégouline et se répand partout, à toute heure du jour et de la nuit. Elle fournit à tous le cadre unique de pensée, les lieux, les trames, les horizons où faire semblant de vivre. Au début on s’amuse, l’homme est drôle, embarqué dans sa folie, ses rationalisations rocambolesques, ses revendications pas vraiment sottes. Et puis la corde se tend. A filer le verbe monstrueux des sociétés occidentales où tout n’est que mensonge, faussetés et mystifications. Pourquoi ne serait-il pas un homme normal ? Pourquoi n’aurait-il pas droit aux rêves qui nous animent ? Pourquoi n’aurait-il pas droit à l’amour, au mariage, à un regard, un avancement, une routine consolante ? Alors notre invisible se rend visible, comme il peut. Son délire, après tout, est son seul levier. Sa seule manière d’être quelque chose, dans un monde qui lui a commandité la peine aberrante de n’être rien. Changer le monde. A son tour, il s’y emploie, avec finalement des moyens adéquats, les seuls qu’il lui reste : sa folie. Au début on s’amuse et puis le personnage bascule dans une souffrance atroce qui vous bouscule et vous broie.  C’est ça, le lieu où le spectacle prend corps : ce moment où d’un coup le sens devient réel, où la souffrance ne s’exhibe plus mais se donne à toucher. Elle est inouïe, là, sur scène, présente dans ces cris que l’acteur pousse, dans cette interprétation ahurissante qu’en donne Eimantas Pakalka, en lithuanien, dans une langue qui ne nous est plus étrangère brusquement, parce que cette folie, nous la comprenons, nue, à quelques pas de nous, dans le vide de ce plateau totalement dépouillé de tous artifices, sinon le dérisoire d’une échelle qui n’a cessé de faire sens. D’un seul coup, Eimantas Pakalka nous saisit, nous retient auprès d’une souffrance dont nous sommes désormais les témoins et dont nous ne pouvons plus cacher que nous la connaissons, parce qu’elle traverse tout le corps social. C’est ce corps social in fine, qui est dévoilé sur la scène. Un corps social martyrisé, le nôtre, où « les gens qui ne sont rien » crèvent sous nos yeux dans le délire d’un monde subi.

Le Journal d’un fou, d’après la nouvelle de Nicolaï Gogol, mis en scène par Oskaras Korsunovas, avec Eimantas Pakalka, les 31 janvier, 1er et 2 février 2019, Théâtre Studio, Alfortville.

https://www.theatre-studio.com/

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