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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 12:26

Fin de droits, fin du Droit… Un couple décide d’héberger un SDF. Le dispositif est encadré par l’état, moins dans la perspective d’un retour à l’emploi dudit SDF, que celle de la construction de la justification morale de son exclusion définitive. Un hébergement sous conditions donc, qui peu à peu révèle son vrai visage : une machine à broyer les bons sentiments, les vies, les engagements, une machine à produire du consentement à la domination qui nous accable tous. Donnant / donnant grimacent les officines qui harcèlent notre homme : centres sociaux et pôle emploi. Donnant / donnant, finit par s’indigner le couple hôte. On est pourtant loin de toute logique de réciprocité avec cet homme dont la mort sociale est savamment orchestrée. Loin de toute générosité dans ces liens qui se tissent pour l’enfermer dans l’absence de toute réponse adéquate. C’est qu’il ne s’agit pas de relier, mais de lier. Un lien qui très intelligemment livre cet homme littéralement dé-œuvré, par l’effet du parti pris d’écriture, à la concurrence de la femme de la maison, elle-même attachée au cœur de ce foyer dont elle a fait le lieu de son identité. Même impasse entre les deux positions, quand les enjeux ne se situent plus dans l’économie réelle mais la dimension symbolique. Même impasse où dénoncer l’idéologie de l’assistance caritative que l’on voudrait substituer aux logiques assurantielles et dont l’effet immédiat est d’abolir toute vision politique du social, comme du domestique. Accessoirement, d’élargir les frontières de l’assistanat jusqu’à les rendre incertaines : peu à peu, les services sociaux en charge de notre homme ne savent plus ni quelle attente formuler, ni quelles obligations imposer, tout comme pôle emploi qui s’ingénie à culpabiliser notre chômeur quand l’officine n’a rien à proposer, ou tout comme la famille hôte, qui ne voit aucun mal à exiger de son occupant de menus services en échange de son hospitalité… La réprobation est là, générale, qui affleure sitôt le spectacle commencé. Elle est là d’emblée, parce que notre société gravite désormais autour de son exigence d’une pauvreté acceptable à la condition de demeurer modeste et reconnaissante, d’accepter la fin de ses Droits, politiques, juridiques et sociaux. Fin des Droits de l’homme et du citoyen : ce monde qui s’avance gouverné par le don révèle son enfer, le pauvre croulant sous des «obligations» aussi tyranniques qu’indéfinies.

C’est donc la face obscure du don qui sur scène s’exhibe. L’état a donné pour invisibiliser notre homme, le mari pour tenir son rang. Mais l’un et l’autre don n’a d’autre finalité que d’humilier celui qui le reçoit, d’annihiler sa nature humaine. Don ô combien haïssable en fait ! Don agonistique qui révèle toute l’indignité de cet univers mental dans lequel on voudrait nous faire vivre. Et face à cette indignité, le personnage du SDF recouvre quelque grandeur à demeurer innocent, puis n’être pas dupe et nous donner à penser que seule sa bienveillance est fondatrice, que seule la  fraternité dont notre République a oublié le sens est à même de relier les citoyens entre eux.

Reste donc l’horizon que la pièce pointe : la situation philosophique, politique, de notre société. Qui est précisément celle qu'Agamben décrit avec force dans ses essais Homo Sacer. Celle dont l'absence d'éthique sociale trahit en son sein la présence cachée d'un état d'urgence permanent, où le principe du politique fonde sa justification sur l'exclusion de l'homo sacer, qui peut être tué mais ne peut être sacrifié. Figure centrale de la pensée d'Agamben, cet homo sacer, exclu du Droit, laïc comme sacré, et qui a atteint sa forme la plus achevée dans le camp de concentration nazi où l'espace de l'autorité légale a défait toutes les lois, se présente ainsi comme le paradigme de notre devenir commun.

 

Les pavés de l'Enfer, théâtre Le Local, 18 rue de l'Orillon, 75011 - Paris. Du lundi 12 novembre 2018 au lundi 3 décembre 2018. Séances selon les jours : 17h00, 19h00, 20h00.

Auteur et mise en scène : Sarah Pèpe. Comédiens : Sarah Pèpe, Mayte Perea-Lopez, François Orfanidès, Conrad Leroy, Aurélie Youlia, Morgane Klein.

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