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20 septembre 2018 4 20 /09 /septembre /2018 06:19

Du Nord, elle en venait. En était-elle ? En est-elle encore ? Peut-être, mais d’une manière infime qu’elle distille peu à peu au fil des pages, s’interrogeant sur ce Grand Nord dont elle raconte au vrai la perte après vingt-cinq années passées en France. Calgary, sa ville natale. Qu’en dire qui la retiendrait charnellement plutôt qu’au fil d’un récit reconstruit après coup ? Ça, c’était en 1998, au moment de la sortie de l’ouvrage. On s’éprend à se demander ce que, vingt-cinq nouvelles années plus tard, elle en dirait, de ses vingt ans de Nord. Décisives, lui semblaient-elles, ces années d’avant la vingtième. Au point que l’on s’interroge avec elle : est-ce une enfance française qui nous ferait français ? Plus français qu’elle ne le serait de n’y avoir vécu qu’une quarantaine d’années ? Nancy Huston s’examine et scrute notre rapport à des réalités aujourd’hui sensibles : qu’est-ce qu’être migrant ? Ce mot, si mal partagé entre nous, parle-t-il seulement de la richesse des identités accumulées par ceux qu’un exil a contraints ? Des identités «contradictoires», renchérit-elle avec pertinence. On n’est jamais tranquille, quand on lit Nancy Huston… Mais malgré ces richesses, seul prévaudrait ce court moment de l’enfance au point que, nous dit-elle, il n’y aurait d’exil que de ce moment de l’enfance disparue. Un temps plutôt qu’un lieu, déployé dans une langue qu’on ne parlerait plus… Comme une partie de soi-même déposée dieu sait où et qu’on ne pourrait plus emporter, à peine convoquer : ce livre peut-être, cette écriture, qui est pourtant bien plus que cela, bien plus que le roman biographique d’une vie épuisée. Congédiée, renvoyée à sa seule solitude désormais. Car le récit qu’on porte de son enfance ne peut être partagé. Tout juste n’est-il devenu qu’une sorte de témoin, mal assuré, d’un monde révolu. Le Nord perdu. Un théâtre, dont cependant elle n’introduit l’idée que pour qualifier au contraire tout ce qui sera venu après sa perte. Pour affirmer de l’étranger qu’il ne peut faire autrement que de s’installer dans le théâtre de sa nouvelle vie.  Avec humilité : il n’en sera jamais vraiment, du lieu qu’il habitera. Mais avec passion, livré au fourmillement sémantique de son étrangeté. Poignant récit, ouvert par instant à la confidence : Nancy Huston aurait fui l’anglais et le piano pour survivre à la violence de ses émotions. Pour n’en être pas submergée. Qu’est-ce qui justifie nos vies en fin de compte ? C’est cette anamnèse qu’elle entreprend dans cet étrange Nord perdu. Sans jamais la clore bien sûr : il faut tourner encore et toujours autour de cette question sans jamais être tenté de la murer, si on veut vraiment qu’elle fasse sens. La peler comme on pèle un oignon nous dit-elle. En ne se contentant jamais d’une seule identité. «S’ouvrir au flux extravagant de la vie», conclut-elle provisoirement, célébrant ainsi qu’elle l’énonce dans et à travers son questionnement magnifique, la reconnaissance de l’autre en soi. Pages pleines de sens : l’expatrié, son identité ne va jamais de soi et c’est tant mieux : il puise là la raison d’être de son humanité.

Nord perdu, Nancy Huston, suivi de Douze France, éditions Babel, décembre 2014, 130 pages, 6.60 euros, ean : 9782742749256.

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commentaires

Astrid 23/09/2018 14:06

Merveilleuse Nancy, à retrouver avec plaisir
Merci Joël !
Astrid

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