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14 septembre 2018 5 14 /09 /septembre /2018 07:50

Londres, 1978. Camden Town. Des poubelles partout. Des rats. Candice est coursier, et comédienne apprentie. L’hiver approche. Elle répète Richard III, tandis que le chômage de masse et la misère s’installe dans ses quartiers, pour se répandre très vite dans toute l’Angleterre. 1978, l’Angleterre est au bord du gouffre. Dans l’Est de Londres, les ouvriers de Ford Motors réclament une augmentation de salaire honnête, capable de compenser l’inflation record qui jette tout le monde dans la misère. Mais le Premier Ministre Travailliste, Callaghan, s’accroche à sa règle des 5%, refusant toute augmentation les approchant, tandis que l’on compte 16% d’inflation. Les ouvriers de Motors se mettent alors en grève, applaudis par toute la population, sauf les médias, qui depuis quelques années déjà ont préparé le terrain à la guillotine de «la crise», l’arnaque du siècle, annoncée à longueur de colonnes dans la presse. L’Angleterre est sur le déclin, clame cette dernière… C’est qu’il faut préparer les consciences aux sacrifices que les nantis vont exiger. Et la presse s’y emploie avec le zèle des collabos : il faut accepter, confie-t-elle odieusement à ses lecteurs, la fin du consensus d’après-guerre. Finies les Trente Glorieuses –mais elle en cache les raisons : l’appétit de la Finance, qui veut désormais établir des bénéfices records. On allait donc tous devoir survivre… 1978, les Sex Pistols n’existent plus, la musique des Clash devient commerciale, le No Futur s’apprête à céder le pas à l’odieux TINA de Thatcher, qui dans l’ombre fourbit sa prise du pouvoir. Thatcher. La brutalité mise à nue, celle-là même que Candice répète, s’apprêtant à interpréter Richard III. Le mouvement Punk s’étend, Joy Division débarque, des millions d’anglais vivent un cauchemar quotidien dans leurs blocs victoriens insalubres. Les médias distillent la peur, des pauvres, des jeunes générations désespérées. Candice a 20 ans, elle vit avec ferveur et observe ce monde s’engouffrer dans la fumisterie néo-libérale. Thatcher. Un monstre est en train de naître. Pour l’heure, les grèves s’étendent, le pays est paralysé, les ouvriers se bercent d’illusions. C’est qu’ils n’osent toujours pas s’en prendre aux médias, ces chiens de garde qui ont décidé, au tournant des années 70, de ne plus servir que les nantis. Les camionneurs bloquent les routes, les ports, les stations d’essence. Mais les médias parlent de guerre et tentent jour après jour de monter la population contre les grévistes. Candice s’interroge. C’est quoi le Pouvoir ? C’est ce spectacle qu’offre Richard III, tirant parti des faiblesses des uns, des renoncements des autres et conspirant dans le dos de tous ? Le 3 janvier 1979, soudain toute l’Angleterre s’arrête. Malgré l’hostilité générale des médias. Il faut insister là-dessus : la seule fonction des médias, c’est de se constituer en chiens de garde du pouvoir. Margaret Thatcher prend donc des cours de diction pour satisfaire aux canons de la presse médiatique. Elle devient le chef du Parti Conservateur. Callaghan s’accroche pitoyablement à son Pouvoir. Il n’a rien à proposer, sinon de jeter consciencieusement les anglais dans les bras de Thatcher. Le cœur de Londres n’est plus qu’un taudis. Thatcher piétine ses adversaires, use d’une rhétorique mensongère, cache comme elle le peut son mépris du Peuple. Les médias la fabriquent, plus qu’ils ne la suivent : ils tiennent enfin leur Caudillo, ils ne la lâcheront plus. Les anglais vont bientôt être saignés à blanc. La presse s’y emploie. Le Punk est mort, la contestation, bientôt, sera écrasée dans le sang. «C’est la crise», reprennent-ils tous en cœur. Bobby Sands mourra. La City doit prendre le Pouvoir, la misère devenir la norme et les syndiqués, traités comme des terroristes. «Now is the winter of our discontent»… Nous avons oublié la brutalité ordurière des années Thatcher, Reagan, dont nous sommes les héritiers… Thomas Reverdy nous le rappelle, dans ce roman fort et tragique : celui des années 78/79, juste avant le temps de nos défaites.

L’Hiver du mécontentement, Thomas B. Reverdy, Flammarion, août 2018, 220 pages, 18 euros, ean : 9782081421127.

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