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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 08:09

Znamensk, naguère Welhau, en ex-Prusse orientale annexée par les soviétiques au sortir de la guerre, peuplée d’allemands qui jusqu’à aujourd’hui ont conservé le souvenir de leur appartenance germanique. Malgré les déportations massives, malgré la russification, malgré le repeuplement despotique. Iouri Bouïda se rappelle Könisgberg, devenue Kaliningrad. Et ces familles qui parlaient l’allemand que la Russie soviétique ne parvint jamais à éradiquer. Welhau donc, contrainte de fêter l’anniversaire de la Révolution d’Octobre dans les ruines d’une ville en ruines. La ville natale de Iouri, dont le lard était la base de l’alimentation, pas même fumé, juste accompagné de sel et d’ail. Le souvenir de Stalingrad est dans toutes les mémoires et Iouri se rappelle son enfance au sortir de la guerre. On tuait les poux à coup de DDT dans la tête des gamins. Son père s’occupait de l’usine de fabrication de papier. Juste à côté, il y avait cette immense décharge où par wagons entiers, l’URSS livrait au pilon des millions de tonnes de livres interdits. A commencer par ceux de Staline dans la fin des années 50. Khrouchtchev est au pouvoir, soixante tonnes de biographies de Staline viennent d’être livrées à la décharge, tandis que 140 autres tonnes patientent déjà. La décharge, c’est l’immense bibliothèque où le père de Iouri ramasse des livres à lui offrir. En douce. Tout. Sans réfléchir. Tout ce qui leur tombe sous la main. Lui, lit tout. Sans rien comprendre parfois. Jusqu’à ce que par hasard il finisse par découvrir Le Révizor. Qu’il lut d’une traite, relut et relut encore. Puissant. Ce n’était plus de la littérature d’un coup à ses yeux. Mais autre chose. Sans qu’il sache bien quoi. Sinon que Gogol était un fou. On lançait Spoutnik dans le ciel, lui vagabondait. Nous livrant une sorte d’autobiographie romancée. Forte, sauvage. Iouri Bouïda raconte l’être humain renvoyé à sa petitesse existentielle. L’humanité sordide, veule, mais roublarde, attachante. Il raconte une période de l’histoire où la cruauté était la norme de la vie. Et remonte le fil du temps. L’entrée des troupes en Tchécoslovaquie, la fin du récit héroïque soviétique, Brejnev, tandis que lui découvre Dosto, Thomas Mann, Flaubert, Conrad, tous ces auteurs de décharge… Peu à peu, la littérature s’installe dans sa vie. Par le biais de la décharge qui lui révèle le poids des mots, des textes, des livres. L’expérience littéraire. Son expérience littéraire. Kafka, «en dehors du monde terrestre». Beckett, Faulkner. Il ne savait comment appeler ça. C’était le début de quelque chose, la fin du Je dans la littérature. Et puis Shakespeare enfin, la littérature la plus résolument antisoviétique qu’il ait connue.

Voleur, espion et assassin, de Iouri Bouïda, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, collection Du monde entier, février 2018, 328 pages, ean 9782072723902.

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