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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 09:33

A sa parution, l‘ouvrage avait fait polémique. Il prétendait non seulement réécrire le roman national mais, en replaçant ce récit dans son contexte mondial, l’arracher à ses dérives identitaires. 122 historiens attachés à ce travail. Une entreprise qui n’était pas sans rappeler celle des Lieux de mémoire de Pierre Nora, dont la démarche canonisante avait été à juste titre dénoncée, même si Pierre Nora s’en était défendu en rétorquant qu’à l’origine il avait simplement voulu faire œuvre de renouvellement historiographique. Mais sa démarche n’en restait pas moins «militante», le reproche qu’il adressa précisément à Boucheron, Pierre Nora s’étant saisi, au moment d’ouvrir son chantier, du mal être qui s’emparait d’une France à l’identité vacillante pour tenter de lui ouvrir des réponses capables de la rassurer. Or, lorsqu’on compulse l’immense travail effectué, force est d’admettre que dans le choix même de ses objets, à privilégier ces lieux qui accomplissent la seule mémoire des élites académiques (telle la Khâgne par exemple), le projet relevait d’une intention politique sacrifiant à la visée publiciste traditionnelle de l’enseignement de l’Histoire : la formation de la conscience nationale. Nora devait d’ailleurs dans ses nombreux interviews l’avouer : son travail reprenait en main en quelque sorte le sentiment national, pour l’aider à se ré-ancrer  dans la conscience sociale de la Nation. Rien d’étonnant alors à ce qu’il ait évité les objets polémiques : notre passé colonial, ou à plus forte raison, notre présent post-colonial. L’historien s’était fait idéologue, figeant les éléments de l’identification nationale autour de quelques légendes patrimoniales aptes à raffermir la dévotion nationale (voir le tome consacré à la Nation). Idéologue, en ce sens qu’il ne faisait rien d’autre que de recadrer les figures symboliques autour desquelles le souvenir français était autorisé à tourner. Rien de surprenant alors à ce que, in fine, ce devaient être des Bern ou des Finkielkraut qui allaient prendre le relais pour nous servir cette fois la soupe immonde d’un horizon bêlant. Cadrage idéologique en somme, auquel a répondu des années (trop longues) plus tard, le contre-cadrage de Boucheron. En commençant son histoire à l’heure où la France n’existait pas, c’est tout d’abord rien moins que la sommation téléologique qu’il bat en brèche, pour nous donner à explorer nos discontinuités comme autant de moments mettant à mal la fiction d’un canon culturel unitaire. C’est bien là ce qui heurtait Pierre Nora : l’intention de Patrick Boucheron différait de la sienne, à l’approche des présidentielles de 2017 : sortir du pré carré identitaire. Et pour cela, il lui fallait montrer combien notre histoire était redevable aux interactions avec le monde extérieur –voire combien peu «nationale» elle aura été ! Boucheron a retenu 146 dates pour l’articuler, dont certaines peuvent surprendre. 146 dates qui permettent de porter un regard critique sur ces «grands événements» qui ont fondé notre histoire. Un regard chaque fois documenté, comme celui porté sur l’ouverture de la Sorbonne, lieu de migration de tous les Lettrés d’Europe, ou cette Loi de naturalisation qui bricola en 1927 un millions de nouveaux français en une décennie… C’est donc une France ouverte qu’il nous donne à contempler. Et qui fait de ce livre un projet éditorial passionnant. Et lisible. Par tous. Ouvert au grand public. Les articles sont courts, faciles à lire. Comme un roman.Notre roman national. Appréhendé chaque fois sous un angle décalé : ses repères ne sont plus ceux de l'école primaire. Boucheron prend 719 plutôt que 732, mobilise une conception pluraliste de l'histoire. Rien d'étriqué dans son modèle. Pas de crispation identitaire. Alors oui, cette histoire peut paraître plus émiettée que celle dont nous avons appris à croire qu'elle était nôtre de tous temps. Comme avec ce fil conducteur des Rois de France par exemple, grâce auxquels le projet France a pu assurer sa continuité. Mais c'est en oublier le prix, et les rafistolages... Le résultat ? Un laboratoire, forcément. Comme l'étaient les lieux de mémoire. Inabouti. Un laboratoire, avec des résultats inégaux. Comme toujours avec l'Histoire des historiens. Dans sa version sonore, elle est plus passionnante encore : la lecture qu'en fait Mathieu Buscatto est un régal, prenant le parti du romanesque. On suit chaque péripétie de cette histoire comme à l'écoute d'une intrigue radiophonique. On touche ainsi à cette dimension de l'écriture des historiens à laquelle un Michelet avait su élever l'Histoire de France. Et l'entretien avec Patrick Boucheron vient clore magistralement cette prestation. Une oeuvre au final, assurément à écouter et à conserver.

Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron (collectif), lu par Mathieu Buscatto, suivi d’un entretien avec l’auteur, Audiolib, livre audio 3 CD MP3, livret 8 pages, 16 mai 2018, durée d'écoute : 32h54, 34,50 euros, ean : 9782367626611.

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