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12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 09:27

Anton Tchekov écrivit La Cerisaie en 1904. Sa dernière pièce. Achevée un an avant de mourir, en pleine guerre russo-japonaise, qui allait se conclure par la défaite de la marine russe, la prise de l’île de Sakhaline et pour la Russie, la confrontation à son état réel, confrontation qui allait prendre l’allure d’une révolution achoppée. Mais en attendant celle de 1917, la grande Russie implose. Tant économiquement que politiquement, incapable que sont ses dirigeants de comprendre les transformations qui l’affectent. C’est même toute la société russe qui se voit bousculée, incapable de faire face et qui s’empêtre dans son ridicule, ses frustrations, ou le tragique d’une paupérisation foudroyante. La Cerisaie en est le brûlant symbole. Ruinée, vaine, stérile, elle ne tient que par des bouts de ficelle, le souvenir que l’on en a, le patrimoine qu’elle représente. Elle est un monde qui a pris fin et qui s’échoue, naufrageant tous ses protagonistes dans l’exil de leurs gestes de désespérés. Christian Benedetti a pris le parti de nous offrir un vaudeville. On entre, on sort, on court, on rit, on pleure aussi, à cent à l’heure, entrées et sorties réglées comme dans une pièce de Feydeau. Il y a mis du rythme, beaucoup de rythme : le texte est presque jeté dans la précipitation, sans cesse un mouvement emporte les comédiens. Tchekov lui-même pensait avoir écrit une comédie. Quand il la représenta, Stanislavski en fit un drame, sinon une tragédie. On pleure aussi. Ou plutôt, le souffle vient à manquer devant un tel déferlement d’inepties, de cruauté, de naïveté, de lassitude. Reste ce vide dans lequel semble tomber littéralement toutes les répliques. Ces silences, dont Benedetti a pris le parti de les prolonger jusqu’à troubler le spectateur, ces interruptions du jeu scénique, ces instants figés avant que la machine théâtrale ne se remette en route. Du vide. Personne ne croit longtemps à son propos. Reste donc des mots qui ne fécondent rien et la fin qui n’est pas une issue. Reste le mobilier remisé contre les murs d’un décor décharné et Firs, le valet, somptueusement interprété par Jean-Pierre Moulin, que l’on a oublié et qui repose parmi les objets abandonnés. Firs et son marmonnement pour lui-même, le théâtre retourné comme un gant, ces personnages qui traverse la scène mais ne font que poursuivre chacun sa propre obsession, son idée, son émotion, chacun s’y accrochant comme il le peut dans un spectacle (il y a une vraie dernière fête ratée, à la Cerisaie), qui se manque presque lui-même d’une certaine manière. C’est fort, c’est juste et c’est superbe !

La Cerisaie, Anton TCHEKOV, mise en scène Christian Benedetti, du 5 mars au 24 mars, du lundi au samedi à 20h30, Théâtre Studio, Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, bus 103, 125, 325, 24, métro Maisons-Alfort-Ecole vétérinaire, téléphone : 06.85.83.03.58 / 01.43.76.86.56.

Crédit photographique : Simon Gosselin.

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