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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 09:05

Iris est morte. Un choc pour la narratrice. Reste sa fille. Orpheline. Pour laquelle elle veut témoigner, écrire une longue lettre, lui parler d’Iris. Une lettre impossible à écrire. Mais à laquelle elle ne peut plus se dérober. Alors elle part, retourne dans ce coin des Pyrénées où elle avait rencontré Iris. Un choc, cette rencontre. Au pied d’un château cathare. Des années plus tard, la voici donc revenue dans ce petit village qu’Iris avait chamboulé. La librairie, le bistrot, cette petite mansarde qu’Iris habitait chez Georges, le libraire bourru. Que raconter à Stella, la fille d’Iris ? Qu’Iris s’était voulu comédienne, qu’elle avait lu, beaucoup, dans ce village éloigné de tout. Et qu’elle était partie un jour, sans prévenir quiconque. Pourquoi ? C’est autour de ce lourd secret que le roman tourne. Et des lectures fantasques d’Iris. Un jour elle avait lu La Guerre de Troie. A sa manière. Inventant tout devant un public médusé, dont beaucoup n’avaient pas lu un traître livre en quarante ans. Un autre La Chanson de Rolland. A sa manière toujours, au plus loin du récit, au plus près de l’histoire, subjuguant le village, racontant plutôt que lisant, poussant devant elle les personnages sans ménagement, les trimballant d’un siècle l’autre, d’un roman l’autre. Les vraies histoires ne se terminent jamais. Toute légende est littéralement chose à dire qui se prolonge de lecture en lecture, de Roncevaux à Guermantes. Et puis tout cela a pris fin brutalement. Iris est partie sans rien dire à personne, tandis qu’elle, la narratrice, s’est muée en «petite prof de province». Qu’est-ce qui lui a échappé ? Elle s’interroge. Qui venait à ces lectures ? Pourquoi ? Ne posant pas les bonnes questions. Comme de savoir ce qui s’était passé soudain dans ce petit village quand Iris avait surgi. Elle avait tout bousculé, à commencer par les conventions sociales, à commencer par les distances entre les gens, déchirant le voile de convenance qui repose d’ordinaire comme un suaire entre eux, ouvrant chacun à l’intimité de son être, retournée comme un gant pour faire place au désordre qui scintille et bat et éclipse tout sur son passage. Iris, c’était l’effraction qu’elle n’avait pas prévue, le grand chambardement des âmes et des consciences ouvertes subitement au flux héraclitéen de la vie dont on ne peut jamais prédire la force ni la direction. Ce grand bouleversement qu’elle avait touché du doigt et qu’elle avait fui, renonçant elle-même à son appel. C’est ce renoncement, au fond, qui interpelle. Pourquoi renoncer ? Faut-il renoncer pour que la vie prenne garde ?

Ariane Schréder, Et mon luth constellé, éditions Héloïse d’Ormesson, 18 janvier 2018, 254 pages, 18 euros, ean : 9782350874357.

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