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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:11

Dans son style admirable, Proust confie moins ses lectures, d’enfance ou de vacances, que le plaisir des journées oisives à voler sur la réalité quelques heures aimantes. On y découvre ainsi Proust littéralement amant des livres et de la lecture, dérobant partout ces heures toujours trop brèves au décompte des occupations triviales, les débusquant dans ces ciels sans encoignures de son enfance, où seule comptait cet étrange «dedans des livres» qui vous arrache au seul temps qui soit inutile : celui que l’on vit en dehors de leur présence. Quelle grâce et quelle simplicité de moyens pour le dire ! Et en fait de réflexion sur la lecture, c’est une journée que Proust décrit, dans sa maison de campagne, allongé dans sa chambre sur une jonchée de couvre-pieds en marceline. C’est un moment de lecture qu’il nous offre à vrai dire, à nous conter sa vie, à faire du temps qui passe l’image même de son goût, l’empreinte d’un rêve dont il ne s’est plus défait. Le Parc, le goûter, la rivière. Proust enfant résiste à l’emploi du temps qu’on lui fait, lisant autant qu’il le peut jusqu’aux dernières heures de la soirée. Il vit ses personnages et tient le roman pour seule étreinte possible de la vie. C’est cela toute lecture : ce vagabondage éveillé qu’il nous offre et non ce qu’il resterait d’un savoir que l’on voudrait, après coup, nous voir construire autour de telle œuvre, tel auteur. Ce qui reste de nos lectures affirme Proust, n’est pas très important. Ce n’est jamais le roman lui-même qui importe, mais ces heures passées en sa compagnie. Et «l’image des lieux et des jours où nous avons fait» ces lectures. Contre Ruskin qui voulait assigner au lecteur une tâche, Proust l’en libère. Lire n’est pas entrer en conversation. Surtout pas ! C’est juste entrer en amitié et jouir de cette amitié en la laissant s’épanouir, plutôt que d’en refermer la trappe à la hâte, comme le fait souvent une conversation. La lecture, dans son essence profonde, serait à ses yeux une sorte de dialogue silencieux dans lequel l’échange est différé. Quant à ses vertus, si l’on y tient, il faut aller les chercher du côté des lectures de l’enfance, dans ces livres dont on ne se rappelle plus grand-chose sinon une phrase ou deux, fulgurantes et avec lesquelles on a vécu longtemps. Ces quelques phrases, oui, qui le livre fermé nous ont poussé à ouvrir un chemin que rien ne semblait pouvoir clore. C’est cette force accumulée dans l’immobilité oisive de la lecture qu’il faut convoiter. Tout ce que le livre peut faire, c’est de nous en offrir le désir pour nous mener vers ce reflet insaisissable du génie que les meilleurs d’entre eux savent lever. C’est cette vision seule qui importe, dont Proust va chercher les miroitements dans l’œuvre de Monet : «le suprême effort de l’écrivain comme de l’artiste n’aboutit qu’à soulever partiellement pour nous le voile de laideur et d’insignifiance qui nous laisse incurieux devant l’univers». Lire relève ainsi de l’initiation, pas de la discipline. La lecture, encore une fois, est une amitié. Désintéressée, bienveillante, intime. Débarrassée de la politesse, de la déférence, de l’amabilité. Passer une soirée avec un livre, c’est le vouloir vraiment, loin des agitations infécondes des fausses amitiés. C’est se lover au creux d’une amitié silencieuse où n’être plus la proie des choses pour être en mesure d’accueillir cet événement infime : le temps perdu, qui engage l’ouvert de l’homme.

Sur la Lecture, Marcel Proust, suivi de Journées de lecture, Librio Littérature, juillet 2016, 70 pages, 2 euros, ean : 9782290058787.

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