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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 11:53

Le Sichuan en 2098. Des milliers d’ouvrières s’affairent, arbre après arbre, fleur après fleur, armées de balayettes en duvet de poule : il n’y a plus d’abeilles et chaque fleur doit être pollinisée manuellement pour la survie de l’espèce humaine. On avait pourtant fini par interdire l’usage des nicotédines. Mais trop tard. Les abeilles ont disparu et des millions de sous-emplois ont été créés. Parcelle 748. Perchées sur leurs branches, les ouvrières n’ont pas le droit de parler en travaillant. Elles s’activent fiévreusement : la moindre branche cassée leur vaut une retenue sur un salaire de misère déjà. On a planté partout des arbres fruitiers en dévastant les forêts, au risque de provoquer de nouvelles catastrophes écologiques : c’est que… les puissants n’ont pas renoncé à leur idéologie dévastatrice. Un grand silence règne dans la vallée. Les oiseaux sont rares, les insectes ont disparus eux aussi. Le travail, lui, a été militarisé. L’écologie s’est faite totalitaire et les masses populaires ont été soumises à un régime d’exception : dès trois ans leurs enfants sont bannis de l’école. On  leur apprend la motricité fine, qui servira à polliniser les fleurs, assis des heures sur place sans bouger autre chose que leurs doigts. A huit ans ils sont bons pour le travail des champs, ce labeur dans les arbres qui vous tue sournoisement jour après jour. Tao est l’une de ces ouvrières. Qui essaie, en cachette, d’apprendre à compter à son fils.

Maryville. Angleterre. 1851. William y tient un magasin de semences. Sept filles, un garçon. La misère l’a contraint  a abandonné ses études supérieures. Dépressif, il est allongé dans son lit depuis des mois. Il le restera jusqu’à ce qu’un jour le pique l’ambition de réaliser une œuvre unique, étudiant la société des abeilles et concevant une ruche révolutionnaire pour leur bien-être et la production du miel. Hélas trop tard : un autre a fait breveter une ruche dont l’industrie s’est emparée.

Autumn, Ohio, 2007. George élève des abeilles. Artisanalement. Ses ruches, des centaines, sont l’héritage d’un savoir-faire ancestral. Mais l’année 2007 va être marquée par le grand Effondrement des colonies d’abeilles : le Colony Collapse Disorder, qui met brutalement fin à son existence.

Tao, William, George. Trois histoires. Trois vies rompues, gâchées. Trois séquences du destin d’une humanité incapable de faire face à son histoire. Trois moments d’une tragédie qui est bien la nôtre et dont nous voyons se déployer sous nos yeux les prémices. Trois tragédies, un seul et même récit installant le lecteur dans une position des plus inconfortables, contraint qu’il est d’observer ce monde s’user jusqu’à la corde, forcé qu’il est de dévisager notre civilisation embarquée dans les hautfonds d’une catastrophe qui est déjà là. Un seul récit donc, scrutant sans concession les responsabilités des pères, dévoilant l’abîme implacable que la civilisation patriarcale a ouvert sous nos pieds à force d’autorité stérile, logeant sous cette figure tutélaire du père sa verticalité partout exterminatrice. Des pères au final humiliés, vaincus par leurs vaines certitudes, n’offrant pour seule issue que la mesquinerie d’une civilisation buttée et le renoncement à l’heure du grand effondrement. Ne reste que ce combat des femmes, la belle figure de Tao affrontant, seule, ce grand affaissement des pères. Tao, la seule à faire face, figure éminemment positive du livre avec Charlotte, la fille de William. Un choc. Ce livre est comme un choc plutôt qu’une simple prise de conscience. Une fable puissante bien au-delà de la dénonciation écologique de la catastrophe qui nous arrive, esquissant sous la lecture de la société eusociale des abeilles ces responsabilités qui nous lient les uns aux autres. Un roman ample, vigoureux, écrit non sans « élégance » et brodant habilement entre les époques les liens subtils où le personnel de l’œuvre se justifie. De qui prendre soin ? De quoi sinon de ce grand tout du monde qui demain risque fort de n’être qu’un souvenir douloureux ? Saumâtre pour les pères, mais porté par les ailes de l’espoir immense de ces figures féminines qui traversent l’histoire.

Une Histoire des abeilles, Maja Lunde, Les Presses de la Cité, août 2017, traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon, 400 pages, 22,50 euros, ean : 978-2-258-13508-6.

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Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
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