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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 07:21

Elvire, convertie à sa propre érotique, recouvre son temps comme un espace, qu’elle meuble avec volupté. Elle vire, volte et virevolte, armée jusqu’aux dents, précédant son essence. Elvire est un poème. Une sorte d’Odyssée qui emprunte à celle d’Ulysse ses juxtapositions hétérogènes, sa relance essoufflée, son errance, ses lambeaux, ses accumulations. Sublime, forcément, quand elle débarque dans le récit portée par le flux héraclitéen d’un style tenu de bout en bout à cette cadence folle. Elvire saisie cependant dans un dispositif complexe où se croisent maints regards : celui du narrateur ouvrant droit au lecteur le regard qu’il suscite, dispositif ô combien érotique que cette pulsion scopique, dans ce retour empêché, différé, à travers les rues de Paris. Elvire déboule donc en pleine gloire dans la chaleur de l’été parisien. Tout y est Eros : Elvire n’y déchausse-t-elle pas le trottoir ? Elle est Ulysse qui ne reviendra jamais chez lui. Comme lui, elle rentre mais n’arrive jamais, ou bien ailleurs, ou bien chez elle sans y être vraiment. Et tout le texte s’inscrit dans cette dé-route. Paris est désert. La seule présence à laquelle elle se heurte est un objet dont le souvenir ne lui reviendra que bien longtemps plus tard. Elle est ailleurs. Toujours. Elle est ici, là, moins dans l’ubiquité que nulle part. Atopos, comme Socrate. Dans la rue, chez elle, dans un bar, dans la rue. Posée sans jamais être parvenue nulle part. Ephémère. Un éphémère autour duquel s’organise le récit : sa présence est pure sensation. «Foutant le paquet à être», mais sans accéder à une autre existence qu’imaginaire. Elvire dans la fleur de sa peau, tandis qu’un ange lui souffle à l’oreille «que c’est l’idée du manque qui crée la souffrance». Elvire, finalement, ne se déplace que dans la littérature, notre consolation. Pour ne croiser dans cet imaginaire du récit qu’une domestique aux courbes fatales que son regard détaille avec gourmandise, dans l’immense vide de la Villa Isolila, où l’auteure a posé la seule question à laquelle il lui faudrait réfléchir : «Elvire pourra-t-elle se résister ?»… «Se» ?... Etrange formule où tient tout ce dispositif… Peut-être est-ce la raison de l’originalité de l’écriture. Une signature qui vous accroche et qui est l’apanage des vraies décisions. Un style donc, en parfaite cohérence avec le propos tenu, qui s’accomplit en un flux héraclitéen charriant avec effusion ce propos, l’excédant même, à bien des égards. Il y a donc ces phrases dont il faudrait étudier ligne à ligne le déploiement pour y dénombrer les figures de style, les tropes, les champs lexicaux qui donnent à entendre le ton, le timbre, la somme de nos usages langagiers. La diagnose du monde qui nous est contemporain, en somme. Une richesse où creuser notre rapport à nous-même et où cueillir le déversement de ce monde autre (celui de l’immanence) qui nous échappe et que nous ne savons que très imparfaitement saisir. Il y a toute ainsi cette grammaire qui s’invente et se cherche dans une sorte de retournement du gant lexical commun, où le plaisir des mots, en fin de compte, vaut toutes les jouissances du monde.

Red Voluption, Hélène Chabaud, BOD, mai 2017, 14,50 euros, 292 pages, ean : 978232215730.

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Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
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