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30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 06:38

Le tzar Pierre 1er. Jeune, robuste, au tempérament fougueux, vient d‘entreprendre un tour des cours d’Europe, accompagné du narrateur, Vinius, un hollandais d’origine russe, instruit, cultivé même, curieux de cette profusion de connaissances que leur siècle a ouvert. Vinius aime Purcell, Calderón, Shakespeare. Et tout autant les philosophes, les savants et la préciosité de manières sobres. Moins un courtisan, sinon au sens où un Castiglione l’aurait entendu, qu’un homme de culture, amoureux du Beau, du Bon, du Bien, et donc un peu dérouté par le goût du tzar pour les beuveries. Ils partent sur les routes tandis que la Russie dégèle. Somptueuses pages bercées par l’évocation de la nature toute-puissante de cette Russie indomptée ! Sur leur chemin, des forteresses que le tzar a fait bâtir, moins pour garder la Russie que les russes, voire écraser sa propre armée -sait-on jamais. «Des ours baptisés», songe Vinius, qui néanmoins se familiarise peu à peu avec la brutalité de Pierre et le déséquilibre qu’elle provoque en toute circonstance. Ne faut-il pas un peu d’instabilité pour que l’esprit s’épanouisse ? En Allemagne, Pierre rencontre Sophie-Charlotte, la femme de Frédéric, amie de Leibniz. Les conversations fusent, élégantes, savantes, passionnantes. La science est partout à portée d’esprit, ouverte au monde et sur le monde, elle est l’atmosphère où baignent les cours d’Europe, que Maja Brick nous restitue avec passion –seul le roman a ce pouvoir de comprendre la forme de l’existence comme accomplie, ce que l’auteure elle-même note en marge de son récit, avec une grâce singulière. Partout Pierre s’enquiert de tout ce qui se fait, se pense, s’invente. C’est qu’il veut transformer la Russie en un pays moderne. Des Hollandais, il veut déchiffrer la réussite commerciale. Il se fait charpentier sur les chantiers navals, dans ce pays chéri de Vinius parce qu’il a su se placer au carrefour des mondes connus, embrassant tous les peuples et ouvrant en grand ses portes à toutes les figures de l’humanisme européen. Assoiffé de culture, Vinius interroge les cabinets de curiosité et toute la science de son époque. Il veut tout. Tout comprendre. Le temps est aux anatomistes, et la dissection en est son application majeure. On coupe, on découpe, on dissèque tout, du corps humain aux corps célestes.  Et l’auteure ne s’en prive pas, qui à son tour décortique et met à plat tout le savant XVIIème siècle, en longues descriptions phénoménales pour en comprendre le système. C’est l’heure où le monde s’élargit, s’ouvre à l’infiniment grand comme l’infiniment petit. Mais ce qui frappe, dans cet épistémê reconstituée à la perfection, c’est le caractère «public» de ce monde, qui vit d’autrui, qui vit de ce que l’autre m’apporte. A l’image d’Amsterdam, ville emblématique de cette profusion. Swift, Locke, Kepler, Spinoza. Quelle musique ! Celle des sphères autant que celle de l’opéra qui règne en maître sur le siècle. Et ce n’est pas sans raison au demeurant que l’auteure choisit de nous embarquer in fine dans la composition d’un opéra grandiose où Kepler joue un rôle majeur, pour dire une époque qui a refusé de se complaire dans la petitesse et l’ignorance et révéler, au travers de la musique, l’évanouissant bonheur des hommes…

Opéra comique, Maja Brick, éditions Gallimard, janvier 2012, 362 pages, 19,50 euros, ean : 9782070135653.

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Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
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