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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 05:24
De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Comment expliquer ce paradoxe d’une culture artistique et intellectuelle très diffusée dans les démocraties, mais jamais autant en péril que dans ces mêmes démocraties ? Cela revient-il à poser la question de savoir ce qu’il y a de réellement culturel dans ces cultures exhibées à l’envi ?

Hannah Arendt remettait en cause la légitimité de la culture contemporaine, en référence à la culture classique des Temps anciens. Elle pensait même que la culture n’avait aucun avenir dans les sociétés démocratiques. Que pouvait-elle apporter à l’homme contemporain ? A ses yeux, la responsabilité en incombait à cette fameuse «brèche» ouverte entre le passé et l’avenir, dans laquelle la modernité occidentale s’était engouffrée. Au centre de sa réflexion, une méditation sur les concepts de tradition, d’autorité, d’éducation et de liberté. «Notre héritage n’est précédé d’aucun testament», aimait-elle à répéter à quiconque l’interrogeait sur le sens du culturel dans les démocraties de masse. La phrase est de René Char. Elle est placée en exergue des écrits d’Hannah Arendt datant de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, nous disposons bien d’un héritage : celui de la culture de la liberté. Un culte même, si l’on en juge à ses derniers rebonds dans la France de l’après-Charlie…

Dans les années 60, Hannah Arendt réitéra son jugement. La culture n’était au mieux qu’un trésor perdu dans les sociétés démocratiques du monde occidental. En quoi donc, dans les années 60, cette culture était-elle déjà perdue ? A ses yeux parce qu’il n’y avait pas de continuité. La rupture avec le passé avait été telle, qu’il ne subsistait que des mouvements, des cycles, des avant-gardes effrénées dans leur poursuite du nouveau… Qu’était donc devenue cette culture de la nouveauté, incapable de transmettre la flamme du passé ?

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Hannah Arendt jugeait pitoyable l’état social de l’homme contemporain. Et sa culture plus lamentable encore. Il y a pourtant un paradoxe dans ce raisonnement, qu’il faut affronter : aux yeux de Hannah Arendt, cette idée de « brèche » qui supporte tout le poids de la faute, ne peut pourtant pas être subsumée entièrement sous cette catégorie de la faute. Car c’est dans cette brèche, dans cette volte accomplit par l’être humain faisant table rase du passé pour poser la première pierre d’un monde neuf que naît le désir de liberté. Certes, l’homme ne tient pas, pense-t-elle, dans cette brèche, mais il ne tient pas mieux sans elle. Sans ce temps d’arrêt. Cette immobilité même. Se rappelant ses lectures augustiniennes, Hannah Arendt ne peut pas ne pas affirmer avec saint Augustin que ce qui fait la dignité de l’homme, c’est justement sa capacité à interrompre le fil de l’histoire, à enrayer sa marche, pour dire non, ou oui, en somme : pour commencer une action nouvelle. Renvoyant à saint Augustin, Hannah Arendt affirme avec lui que l’homme est cet être qui peut inaugurer d’une histoire et d’une vie nouvelle. Pas le chien, qui ne peut interrompre le cours de son histoire.

Hannah Arendt lève le paradoxe de la brèche en posant qu’on ne peut commencer une action sans, dans le même temps, l’avoir soumise à la visée de son terme. Mais n’est-ce pas hypothéquer le nouveau dans cet impératif eschatologique ? Pas de liberté sans volonté, ajoute-t-elle. C’est bien dans cette brèche que l’on peut créer, dans ce suspens que l’on peut inaugurer d’autre chose et en ce sens, tout homme peut être un commencement absolu et sa décision productrice de culture, mais l’acte de création ne peut être compris que comme acte d’autorité, un acte d’augmentation des possibilités, un acte tourné vers l’actor, condition minimum pour qu’il y ait de la culture. Et à ses yeux, il ne peut exister d’égalité entre l’Auctor et l’actor, l’auteur et son public.

L’Auctor, lui, nécessairement, s’inscrit dans une trame, un fil, une chaîne : celui de la Tradition. C’est là que Hannah Arendt rompt l’économie de sa démonstration pour insister beaucoup sur la disparition générale de l’autorité dans la vie moderne. Il faut bien sûr comprendre ce terme depuis sa traduction latine. L’Auctor par lequel un acte d’autorité est un acte d’augmentation, d’amplification des possibilités de ceux qui sont placés sous cette autorité. Mais sa disparition donc, dans nos sociétés démocratiques qui ont placé au même rang l’Auctor et l’actor, et qui occultent du même coup la disparition de la tradition et de la mémoire, mettant en péril la dimension de la profondeur humaine.

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

La mémoire... Dans les années 50, elle évoquait déjà cette perte de mémoire sous les traits de la faillite des méthodes d’éducation dans nos sociétés démocratiques qui n’auraient cessé d’ouvrir celle-ci à la quête pathologique de la nouveauté. En cause, cette culture de masse qui entraînerait toutes les productions de l’humanité dans le cycle de la consommation, c’est-à-dire de la novation plus que du nouveau.

De sociétés sans éducation, instruisant des populations et non un Peuple, inséré lui-même dans l’impératif catégorique de la modernité : disparaître comme peuple pour n’exister que sous les espèces des panels de consommateurs. Et dans un tel espace, la culture, les objets d’art, ne peuvent qu’être vide de sens, au mieux drainer jour après jour de longues et vaines files de queues devant la dernière exposition annoncée à grand renfort de publicité.

La culture ne serait ainsi plus que l’effroyable expérience de la reproduction du même, au sein d’une société scandée par la condition faite à ses membres : «métro, boulot, dodo», la culture s’insérant dans ce cycle sous forme de divertissements. Celui d’un marché culturel soumettant les objets culturels au même traitement que les objets de consommation courante. Un marché donc, qui ne reconnaîtrait plus dans l’art que sa valeur d’échange…

Nous consommons des œuvres, en bout de chaîne. Consommer, nous dit Arendt, c’est détruire. Nous consommons des lectures, nous consommons des spectacles, des expositions et toutes les œuvres proposées ne sont plus que des œuvres de loisir, détruites au fil de leur consommation pour faite place nette à l’œuvre suivante. Dans l’industrie du loisir, les objets artistiques participent du processus vital de la société, qui permet de passer le temps, en attendant sa fin. Une valse qui nous entraîne sans possibilité d’arrêter le temps : sans possibilité de brèche. La vie culturelle ainsi asservie à l’impératif de consommation a tout englouti, pour tout faire disparaître de ce que nous consommons jour après jour. Et le marché de l’art, comme le marché du livre, ne font qu’administrer l’ordre des parutions, conformément aux critères stylistiques qu’ils ont édictés en vertus marchandes.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398

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Published by joël jégouzo - dans essais
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