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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 06:55
Being, de Kevin Brooks

Qui peut se faire une idée de ce qu’il est, viscéralement ?

Robert Smith a 16 ans. On l’a admis à l’hôpital pour une banale endoscopie. Mais ce que découvrent les médecins lors de l’examen est rien moins que surprenant : des fils électriques, des puces, un bouclier anti-radiation… Le staff hospitalier ouvre le ventre de Robert pour en avoir le cœur net. Et de cœur pour le coup, ils ne trouvent pas trace. Pourtant l’enfant vit. Il trouve même la force de se redresser sur la table d’opération, ventre ouvert, pour obliger les médecins à le recoudre. Qui est-il ? Un robot ? Un cyborg animal ? Robert n’a aucune idée de ce qu’il est, ni d’où il vient. Placé à l’assistance publique dès son plus jeune âge, entouré soudain d’un personnel intrigant, il devine qu’il n’a qu’une issue : prendre la fuite. Une fuite magnifiquement écrite, avec son phrasé caracolant de mots vacillant sur eux-mêmes, au plus près de cette impression d’étrangeté qui quittera plus le lecteur. La fuite de soi-même aussi bien, quand Robert réalise qu’il est sans doute une machine, fonctionnant exactement comme un être humain. Même conscience, mêmes souffrances morales, mêmes sentiments… On songe à La Métamorphose, de Kafka, Robert se relevant de son lit d’hôpital sans que rien ne paraisse anormal. Voilà, il a une carapace à l’intérieur du ventre et des circuits électriques. Il faut désormais composer avec.

Planqué provisoirement dans une chambre d’hôtel, il s’ouvre lui-même la cage thoracique pour vérifier. Un truc métallique palpite dedans. Robert prend peur soudain, peur de ce qu’il a en lui, peur de ce qu’il est, de ce qu’il n’est plus. Le lendemain, sa photo fait la Une des journaux. On l’accuse mensongèrement d’assassinat. Très vite il découvre que des agents du gouvernement le traquent. Fuir, fuir encore, soi-même et le monde, tuer pour protéger sa fuite, pour se donner le temps, peut-être, de comprendre ce que l’on est. Le roman se mue en thriller, en roman d’espionnage dans lequel la dimension de science fiction reste contenue, comme dans Kafka, dans les limites de la vraisemblance narrative.

Robert cavale bientôt avec Eddi, jeune faussaire de génie, qui l’aide à se faire une nouvelle identité. Mais les tueurs engagés à leur poursuite les retrouvent. Cavale. Fuite en Espagne. Malaga, Tejada enfin, un minuscule village reculé aux frontières, presque, du siècle passé. Ils s’installent dans leur nouvelle vie, amoureux. Une vie faite de petits riens, des joies sereines des villageois le dimanche. Robert n’a rien révélé de fondamental sur lui. L’illusion de pouvoir vivre heureux, là, avec Eddi, reste entière, jusqu’au jour où les hommes du gouvernement les retrouvent. Ils veulent Robert vivant. Pas sa compagne. Eddi abattue, Robert parvient à prendre une dernière fois la fuite. Mais c’est, à ses yeux, pour rejoindre Eddi dans son néant. Ne reste que leur état de choses désormais, celui du cadavre d’Eddi et celui de sa propre existence, enveloppe humaine vide de tout sens. Le voici qui s’enfonce donc dans ce vide — de vraies ténèbres —, au terme d’une superbe fable sur l’identité, écrite dans un style parfait.

Being, de Kevin Brooks, éd. du Rouergue, janv. 2008, 350p, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, isbn : 978-2-8415-6900-7

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Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
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