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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 05:54

Le 9 mars 1842, la première de Nabucco a incité les italiens à lutter pour leur identité et leur liberté. Quel Nabucco viendra sauver la France de sa piètre médiocrité ?, se demande l’auteur de cet essai. Il aurait pu au fond évoquer les cours de Mickiewicz ou ceux de Michelet au Collège de France, qui s’achevaient en émeute que la police réprimait durement. Ou Sartre encore, sinon Foucault. Mais certes, quelle pièce, quel roman jetterait aujourd’hui des millions de français dans les rues, pour défendre leur (vraie) liberté ? Le constat est amer, tant l’indifférence, sinon la défiance, voire le mépris dans lequel est tenue la culture en France est grand, symptôme d’une société dont rien ne vient endiguer la médiocrité. Mais c’est moins la question de la culture qui est ici en cause, que celle de la transmission, celle de l’école donc, qui en eut longtemps la charge exclusive. Transmission en crise selon l’auteur, dans un pays dont l’enseignement ne fonctionne plus. En philosophe il en étudie les points de rupture, mettant en cause trois auteurs parmi les plus fondamentaux de notre patrimoine.

Descartes tout d’abord, qui voyait dans la transmission une faille de la raison. Car à ses yeux, l’enjeu était celui de la capacité de la preuve. Il en forgea sa Méthode, persuadé que la confusion était la condition même de l’enseignement en France. Ecole qui, à l’en croire, devrait se contenter de matières d’éveil alertant l’esprit, plutôt que d’infliger cette sorte d’apprentissage laborieux de pensées demain dépassées. Il faut y apprendre à penser, plutôt que des pensées. D’une façon telle que l’individu y devienne l’auteur de son savoir, sous certaines conditions de méthodes, cela va de soi. Quant à l’éducateur, Descartes ne pensait pas que sa charge était de transmettre mais, un peu à la manière d’un Montaigne, de susciter le désir, avec encore une fois pour seul outil l’esprit critique. On le voit : l’école française en est bien loin !

Rousseau ensuite, aux yeux duquel la culture était vaine. Nos savants ne faisaient pour lui que notre malheur, tout comme les artistes. Bienheureux donc, celui qui n’avait jamais appris. Dans l’Emile, l’éducateur devient une menace. L’immédiat s’y fait souverain : il n’y a pas de savoir à transmettre, mais des situations à organiser, des expériences à réaliser. «Je hais les livres», affirmait Rousseau, qui figent le savoir, l’enferment, l’ossifient.

Bourdieu enfin, qui dénonça non sans raison pourtant ce capital symbolique de la transmission qui ne cesse de justifier la hiérarchie des classes sociales. L’école était devenue à ses yeux le lieu d’une vraie violence : elle humilie, oriente, sélectionne, détruit. La transmission, à ses yeux, n’était rien d’autre que la reproduction.

Trois auteurs qui, aux yeux de notre essayiste, nous aurait enfermés dans une impasse. Est-ce bien vrai ? Nous ne saurions plus transmettre. L’école moins que n’importe quelle autre institution. Mais l’auteur de ce raisonnement a beau dénoncer ces réformes en effet affligeantes d’une école qui réduit chacun (en apparence) à un pitoyable socle commun conçu pour l’«équiper», il n’en oublie pas moins qu’en réalité, deux écoles coexistent en France : celle des classes populaires dont l’impératif est le renoncement, fautes de moyens accordés, et celle des élites, tombée dans le domaine de l’enseignement privé ou celui, privatif, des beaux quartiers, où l’enseignement a maintenu ses exigences. Pour les uns, le fameux «bagage commun» qui en dit long sur la programmation de leur «médiocrité». Pour les autres, l’accès au patrimoine culturel. Et ce n’est pas son exemple de la suppression de l’épreuve de culture générale en 2011 à l’entrée à Sciences-Po qui à lui seul parvient à nous donner à penser qu’en effet la vulgarité est la règle dans la conception française de la transmission du savoir. Sciences-Po demeure l’affaire des élites, non celle des classes populaires –les plus nombreuses ! La suppression de cette épreuve de culture générale ne traduit pas le renoncement à l’extraction des élites, mais leur confinement. Il n’est que d’étudier la formation de ces mêmes élites à Sciences-Po pour le comprendre. Non, le savoir n’est pas devenu un bagage inutile. Non, l’érudition n’est pas devenue une faute de goût. L’orthographe est toujours un outil d’exclusion, tout comme les références culturelles et artistiques. Mais certes, les élites communiquent autrement sur la culture, pour mettre en avant et dénoncer dans le même temps cette culture de masse imbécile qu’ils ne cessent de produire. Comme un colifichet ou un piège où brider sans retenue les classes populaires. L’indifférence est feinte. Même si, in fine, ces élites elles-mêmes ont fini par s’enfermer à leur tour dans un discours culturel pitoyable. Une société du mépris en somme, qui n’a de cesse d’empêcher l’accès du plus grand nombre à la possibilité même de penser autrement le monde et sa relation au monde. Ce n’est pas Bourdieu qu’il faut ainsi railler, ni Rousseau, ni Descartes, mais ces élites qui tentent de nous enfermer dans leur pathétique désespérant, à l’image d’une classe politique cultivant sans vergogne une sottise calculée.

Les déshérités : ou l’urgence de transmettre, François-Xavier Bellamy, Plon, 28 août 2014, 207 pages, 17 euros, ean : 978-2259223430.

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Published by joël jégouzo - dans essais
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