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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 06:15
Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin

Edward, le héros blessé de Döblin, demande à son oncle James Mckenzie de lui raconter Hamlet. «Commence avec Hamlet qui revient de l’étranger, de l’université de Wittenberg ou d’une campagne contre le futur prince de Norvège, Fortinbras. Son père est mort, mort depuis longtemps. Lui, on l’a donc expédié à Wittenberg, parce qu’on le craint.» Que craint-on d’Hamlet ? Edward ne sait pas. Ne sait rien. Mais il veut savoir. Il demande à tous de l’éclairer, de lui raconter la cour d’Elseneur. Et tous lui racontent des histoires plus ou moins édifiantes dont Edward ne peut se satisfaire : il veut l’honnêteté, tandis que son oncle James refuse de lui raconter Hamlet. A la place, il lui parle du Roi Lear. L’histoire d’un père et d’un verrat monstrueux, sanguinaire, qui sacrifie tout à son égoïsme. Et au fil de leur conversation, tente de montrer à son neveu que son désir d’honnêteté est un danger pour l’humanité. Mais Edward veut comprendre et peu à peu son désir prend la forme d’une folie meurtrière : «une taupe travaille en moi et me rend taupe moi-même. » Sa mère, inquiète, demeure à son chevet. Il est question partout d’amour dans le récit de Dôblin, comme du sens ultime que la vie pourrait prendre. Le fils guignant du coin de l’œil la réaction du père qui ne cesse de l’observer à la dérobée, de l’épier.

«Le chien des Enfers court librement parmi nous et il aboie désespérément. Il n’a plus de fonction. Qui peut-il bien surveiller ?»…

La détermination d’Edward à vouloir connaître la vérité va finalement tout emporter sur son passage. Tous vont se raconter. Passer leurs aveux. Minuscules. Chacun pourtant épiant bientôt chaque autre dans son désert épique. Il ne reste bientôt que la fuite pour raison, ou le meurtre pour échapper à la ronde des egos, à l’impossibilité des uns et des autres à s’ancrer hors de soi. Bien qu’il y ait «quelque chose en l’homme, c’est certain : il voudrait s’en défaire.» Edward en est sûr. Il y a quelque chose en nous, derrière nous, qui pourrait nous guider au-delà de nous. Un simple changement d’optique suffirait à le prouver. Ce changement d’optique autour duquel Hamlet ne cesse de tourner, quand il réalise la stérilité de son auto-observation. C’est pourquoi il met en scène tous ces dispositifs compliqués de surveillance, d’observation de l’observation... Se méfiant de cette parole vagabonde qui a peu à peu envahit la scène. Une parole sans adresse, quand on ne peut fonder son désir que dans l’attente d’une parole adressée.

D’une manière ou d’une autre, les échanges langagiers exigent toujours que l’on trouve une réponse à la question de savoir ce que l’on est en train de faire.

Dans la théorie des jeux, il existe des jeux bâtis non pas sur la prémisse «ceci est un jeu», mais autour de la question de savoir si tel jeu en est un. Question qui laisse ouverte de choisir le cadre à l’intérieur duquel comprendre et convoquer l’adresse.

Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin, Fayard, traduit de l’allemand par Elisabeth et René Wintzen, coll. Littérature étrangère, février 1988, 501 pages, ean : 978-2213020747.

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Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
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