Mercredi 1 février 2012 3 01 /02 /Fév /2012 05:04

the-wire-20080104024433106-000.jpgOn se rappelle Stringer Bell, maître d’œuvre de la seconde utopie de la série, développée en miroir de celle du major Calvin. Stringer Bell voulait sortir de la logique de guerre des gangs, réformer le commerce de la drogue. On le surprend sur les bancs de la fac, à suivre des cours d’économie et tenter de déchiffrer à la lumière des théories fraîchement acquises la crise structurelle qui frappe le marché de la drogue à Baltimore. On se rappelle sa volonté de faire coopérer les gangs, et celle de reconvertir son argent dans l’immobilier, Stringer Bell réalisant qu’il gagnerait cent fois plus d’argent dans ce commerce licite. Réinvestir dans le béton. Sous le couvert du financement des politiciens, sans qui rien ne peut se faire… On se rappelle ces belles analyses sur la fonction de fabrique d’identité des Corners. Mais Omar vient le flinguer. Omar le mercenaire, quelque figure de la vieille Amérique que Stringer Bell prend en pleine poire. Tout comme le programme de Calvin prend en pleine figure le retour du réalisme politique. Comme une fatalité. Mais qui aurait un nom, celui du cynisme des institutions qui sait toujours faire front à la grandeur des individus.

The Wire, cette série préférée de Harvard, au point que l’illustre université lui a consacré un séminaire. Une série portant aussi sur la tragédie structurelle du réformisme politique. Non : sur la tragédie que les institutions de la société néo-libérale font peser sur ses possibilités de réforme, au terme de laquelle on comprend que la nécessité institutionnelle ne peut être combattue que par une nécessité collective aussi puissante. Au terme de laquelle on comprend que les institutions ne peuvent être combattues par la seule volonté des agents qu’elles produisent, que seule une rupture collective peut autoriser un vrai changement, que seul un sujet collectif peut générer ce vrai changement, que ce genre de société ne peut se transformer de l’intérieur, qu’elle finit toujours par se reproduire et reproduire ses formes de domination.

the_wire_kenard.jpgOn peut bien, certes, exhiber les luttes nécessaires et les collectifs qui les tissent. On peut bien imaginer, esquisser d’autres formes de vie, voire arracher des territoires entiers (au niveau local, la démocratie directe est toujours possible) à l’oppression sociale qui nous enferme, on peut explorer d ‘autres modes de ré-appropriation collectives, toute radicalisation éthique de la praxis politique demeure sans issue : la liberté ne peut se déployer que dans l’espace commun. L’homme refusé, face à l’ampleur de la tâche qu’il entreprend, ne peut qu’abdiquer à la longue ou voir son œuvre détruite, tant que son entreprise de déchiffrement ne parvient pas à viser la possibilité d’une histoire collective. Il risque même de sortir de la vision politique du monde pour improviser une sorte de messianisme vain. L’indécidabilité de la promesse historique ne doit jamais suspendre l’action collective.

La saison 4 s’ouvrait sur la comédie électorale et la vacuité du monde politique. Tandis que le programme de gentrification se poursuivait dans le centre-ville. On votait, mais on votait pour que rien ne change. Le même revenait toujours. Chaque nouveau personnel politique se montrait incapable de produire du neuf : on échangeait les rôles, plutôt qu’on en changeait le monde, la vie, la société, conjuguant de la sorte les destins au futur antérieur.

Jusqu’au dernier cercle de l’enfer démocratique, incarné par la conspiration politico-médiatique. A la toute fin de la série, les médias venaient boucler le dernier cercle de l’enfer néo-libéral et célébrer la disparition de la société, la nôtre, où il ne restait qu’à survivre.

Une fracture. Celle qu’inaugura le discours néo-libéral, refusant au politique sa fonction structurante, inaugurant une politique séditieuse, alors que la politique est une lutte pour rendre le monde humain, non le déshumaniser en jetant les uns contre les autres.

Le marché ne peut devenir l’opérateur de l’ordre social. Qu’il s’agisse du marché de la drogue ou de celui des opportunismes politiciens. Faisons donc en sorte que le vote qui nous attend ne soit pas celui qui viendra refermer sur nous la tragédie du réformisme politique. --joël jégouzo--.

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Mardi 31 janvier 2012 2 31 /01 /Jan /2012 05:08

gentrification21.jpgL’étude d’Eric Maurin et Dominique Goux sur les nouvelles classes moyennes révèle un embarras idéologique des classes moyennes, coincées entre désir d’élévation et peur de la chute sociale, auquel il faudrait vraiment s’intéresser de près et surtout, auquel il faudrait avoir le courage d’opposer un discours politique clair. Pour mémoire, la stratégie de promotion de ces classes repose essentiellement sur deux composantes : scolaire et territoriale, au prix d’une crispation sans précédent de ces deux secteurs de la vie sociale.

Au niveau de leur stratégie scolaire par exemple, il n’a jamais été aussi pénalisant d’échouer à leurs yeux –on imagine le discours que cela peut produire, en particulier en ce qui concerne l’hypocrisie de la méritocratie à la française. L’école est ainsi devenue, sous l’impulsion de ces classes angoissées, le lieu d’une concurrence généralisée, farouche, depuis la maternelle jusqu’au supérieur : à savoir jamais, dans l’histoire de l’école républicaine, sur une période de scolarisation aussi longue ! Les études compulsées dans l’essai en question révèlent ainsi que chaque année les familles de ces classes dépensent en soutien scolaire privé plus que l’Etat n’a jamais dépensé pour les ZEP ! Et dans cette course effrénée, ces familles ont fait voler en éclat les règles républicaines. Car il ne s’agit plus de faire en sorte que leurs enfants aient le bac : il faut qu’ils intègrent la meilleure filière, dans le meilleur lycée possible, celui qui proposera le plus de chance d’accéder aux mentions, mais aussi celui qui offrira les meilleurs réseaux sociaux ! Car il ne s’agit plus ensuite d’intégrer le supérieur, mais de rejoindre l’institution la plus sélective. De fait, ce que montrent ces études, c’est que les classes moyennes ont tourné le dos à l’école républicaine, se montrant désormais hostiles à la démocratisation de l’enseignement. Dans les actes, non dans les discours évidemment, où se fait encore entendre le lointain écho de leur dévotion à l’école de la République qui leur a permis, naguère, d’accéder via le diplôme aux classes supérieures… Quelle ironie pour ces classes qui ont massivement investi le secteur public, seul outil de leur promotion sociale…

Si l’échec scolaire survient dans leur parcours, il est donc sans appel : leur fragilité, le manque de ressources, ne permettent pas d’y faire face. Il n’existe dès lors qu’une stratégie de substitution : la résidence.

La stratégie d’exode des classes moyennes pour leur promotion sociale a ainsi eu pour effet pervers de consolider les inégalités sociales, par l’intermédiaire de la spéculation immobilière qu’elles ont accompagnée. L’identité résidentielle, étudiées ici à travers des données inédites, montre que le quartier de résidence est devenu l’une des dimensions les plus importantes du statut social des classes moyennes, un enjeu fondamental qui légitime tous les sacrifices, encourageant largement cette spéculation immobilière et la gentrification du cœur des villes, ou sa boboïsation à la française (conduisant au passage à la privatisation de fait -sociologique- des écoles publiques des beaux quartiers)… Et point n’est besoin de s’appuyer sur des études qualitatives pour le prouver : la sociologie urbaine exhibe à l’envi ces distances territoriales que les classes moyennes ont voulu établir avec les classes populaires par exemple, voire au sein des classes moyennes elles-mêmes, entre classes moyennes pauvres, moyennes et riches, selon une ségrégation inédite, chacun cherchant à exclure de son voisinage les familles les moins opérantes pour sa promotion sociale…

Le flou du discours politico-moral des classes moyennes est énorme, on le voit, touchant une population qui a connu depuis 1980 de fortes ruptures de carrières et qui tremble à l’idée d’un déclassement toujours possible, terreur opérant à une sorte de rupture de son imaginaire en touchant au plus profond : l’estime de soi. Rupture de son imaginaire, oui, au sens où l’efficacité politique, désormais, relève du providentiel sous couvert de promotion individuelle, l’empêchant par exemple de réaliser que, statistiquement, les emplois auxquels elle peut prétendre ne cessent en réalité de s’éloigner de ceux du sommet de la hiérarchie sociale. Le leurre, on le voit, est puissant, puissante cette pensée magique de transformation sociale qui lui fait prendre pour éthique ce qui ne relève que des techniques de l’opportunisme le plus plat, et lui fait prendre la liberté pour sa propre valeur. Et là où la solidarité était jadis une norme éthique de la société bourgeoise elle-même, ces couches sociales explorent des pseudos morales qui font des hommes des atomes sociaux. Que restera-t-il à l’agent historique quand l’histoire aura cassé toutes ses possibilités ? L’un de ces moments creux de l’Histoire où la société ne sera plus qu’une foule Tragique qui somnole… --joël jégouzo--.

 

  

Les Nouvelles Classes moyennes, Eric Maurin, Dominique Goux, Coédition Seuil-La République des idées, janvier 2012, 128 pages, 11.5 €, ean : 9782021071474.

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Lundi 30 janvier 2012 1 30 /01 /Jan /2012 09:12

classes-moyennes.jpgBien qu’évaluée à un peu plus de 30 % de la population, elles sont devenues le centre de gravité de la société française. Par comparaison, la classe populaire représenterait plus de 50% de la population, et la classe riche environ 10%. Mais la classe riche, on le sait, vote dans son immense majorité Sarkozy, tandis que la classe populaire, abandonnée par la Gauche de Pouvoir, ne vote plus, ou vote aux extrêmes –ce qui signifie évidemment qu’une frange de cette classe vote Sarkozy et qu’une autre vote Hollande, mais que ces deux votes ne sont pas idéologiquement majoritaires dans son camp, le vote frontiste et l’abstention pesant d’un poids plus lourd.

La montée en puissance des inégalités salariales, des inégalités de revenus, des inégalités fiscales, patrimoniales, spectaculaire depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, le développement ahurissant du précariat, de la pauvreté salariale, de la précarité sociale, tous devenus l’état permanent de la société française, la sécession des riches occupés à compter ailleurs leurs dividendes, l’invisibilité sociale et politique d’une masse toujours plus importante de citoyens, ont ainsi fait des classes moyennes le vrai enjeu de la société "politique" française.

Des classes dont la configuration autant numérique que politique échappe encore aux analyses, bien que toutes reconnaissent qu’elles occupent désormais une position de centralité sociale et d’arbitre politique, position qu’elles doivent assurément à la disparition politique des classes populaires, tout autant qu’à leur disparition statistique, de longtemps désirée idéologiquement par les deux grands Partis de Pouvoir.

Des classes un peu fourre-tout donc, essentiellement coincées entre leur désir d’élévation et leur peur de la chute, jouant les intermédiaires entre naguère le Peuple de France et cette noblesse politico-médiatique qui n’a cessé de trahir, autant le pays réel que le pays légal.

Un bloc médian hétéroclite, que l’INSEE peine à définir dans la hiérarchie des revenus, au point d’en conclure qu’il importe finalement peu de le classer par cet item, qu’il vaut mieux remplacer par une analyse qualitative, pourvu qu’on ne perde pas de vue que l’aspect dominant de ces classes, c’est qu’elles se sont constituées en point de passage obligé vers la promotion sociale, ou le déclassement.

Mais politiquement, des classes qui votent : elles veulent prendre en main leur destin. Qui votent cependant autant Sarkozy (c’est pour l’heure surtout le fait de la classe moyenne riche, qui a bénéficié de tous les cadeaux et avantages fiscaux du président des riches, dont le dernier en date, la TVA sociale, n’est pas pour lui déplaire puisque ne faisant pas peser sur ses revenus l’inconfort d’une solidarité imposée), que François Hollande (c’est surtout le fait de ses fractions pauvres et moyennes qui, ni prolétariat, ni bourgeoisie, apparaissent comme les vraies couches sociales nouvelles).

Donc des classes pour l’heure introuvables politiquement, glissant de l’un à l’autre bord au gré des opportunités qu’on leur offre de rallier enfin leur rêve d’ascension sociale. On le voit : un farouche acteur de la compétition sociale et l’arbitre politique des élections de 2012 (rien n’est gagné en somme).

Composées de groupes sociaux divers, elles disposent bien souvent de ressources réelles, symboliques ou financières, mais incertaines, fragiles : elles n’ont pas la sécurité des classes supérieures.

Leurs stratégies de promotion sont essentiellement de deux ordres : territoriale et scolaire. L’école et le lieu de résidence sont plus que jamais leurs outils de promotion. L’école, tout simplement parce que ne disposant pas au départ d’un réseau assez fort pour organiser son élévation sociale, seul le diplôme peut leur permettre d’accéder aux classes supérieures. Le lieu de résidence, parce qu’elles ont très vite compris qu’il était stigmatisant, dans cette France qui a laissé de vrais ghettos s’installer (conclusions d’un rapport de députés remis l’an passé à l’Assemblée Nationale), de vivre dans des quartiers populaires, et que mieux valait changer de quartier pour changer sa vie plutôt que de vouloir changer la vie avant…

Réalisme politique et social oblige, ces classes moyennes, qui naguère ont massivement investi le secteur public (que Sarkozy s’en préoccupe, lui qui n’a cessé d’affaiblir cet outil de promotion sociale qu’était le secteur public) elles se tiennent à distance des classes les plus modestes et s’accommodent sans guère d’états d’âme d’une société injuste. Sans guère signifiant qu’elles convoquent tout de même encore volontiers quelques beaux discours humanitaires pour se disculper de si peu de solidarité sociale. Ayant presque totalement déserté tout discours de Justice sociale, elles posent ainsi un vrai problème politique à la Gauche, car leur philosophie sociale est au fond tragique : pour elles, le progrès ne relève pas de la lutte des classes (elles en laissent l’appétence aux classes supérieures qui ont compris que cet enjeu existait bien toujours), ni des solidarités sociales, mais de la promotion individuelle, qu’elles ajustent par leur identité résidentielle qui leur tient lieu désormais d’idéologie. Rien n’est joué pour 2012 donc…--joël jégouzo--.

 

Les Nouvelles Classes moyennes, Eric Maurin, Dominique Goux, Coédition Seuil-La République des idées, janvier 2012, 128 pages, 11.5 €, ean : 9782021071474.

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Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 05:33

cover_finnegans_wake.jpgFaut-il préférer Monsieur Hire de Simenon au Finnegans Wake de Joyce, ou l’inverse ? Le choix s’impose-t-il du reste à nous ? Ne vaudrait-il pas mieux feindre l’un et l’autre, pour tenter de construire une trame romanesque véritablement téméraire ? …

 

Dans son essai, Vila-Matas lui-même combinait cette feinte, nous embarquant dans un récit des plus conventionnels parfois, déroulant le songe de ses lectures, écrivant comme porté par une attention flottante, celle que décrit la psychanalyse dans le cours de la cure, si propice au surgissement de significations révélantes. Vila-Matas faisait semblant de rêver, de songer au monde, à ce dehors inimaginable dont nous ne savons jamais rien dire, ou si peu, et si inutilement… Et finissait par placer sa méditation sous l’autorité de l’écrivain Chejfec, l’auteur de Mes deux mondes, le seul contemporain selon lui à avoir tenté d’accorder Finnegans à Hire, pour bâtir dans les lettres contemporaines le "dernier bastion d’une narration conçue comme un art".

Mais cette réconciliation est-elle seulement possible ? Souhaitable ? Quel en serait le prix ? Celui de refuser les évidences de l’écriture expérimentale, tout autant que de l’écriture romanesque la plus conventionnelle ? Celui de refuser l’hermétisme facile du Joyce de Finnegans, ou de Musil, avouant dans son journal qu’à se relire parfois, il ne comprenait rien à ce qu’il avait lui-même écrit ?… Car peut-on glisser sans encombre vers une littérature abstruse, muette sur la signification des choses du monde dans laquelle elle vient pourtant prendre pied ?

hire.jpgC’est poser là au fond toute la question de l’histoire du roman, qui n’aura, ainsi que le rappelle très à propos Vila-Matas, et dès le début, jamais cessé de s’affirmer comme une révolte permanente contre les règles du genre. Voyez Gombrowicz, parodiant les genres pour mieux les déconstruire. Relisez Cosmos, ce polar métaphysique qui ne déroge en rien aux canons du genre policier, tout en dynamitant ses codes au point qu’aujourd’hui, aucun lecteur de littérature policière ne saurait sans doute le lire sans s’interroger sur ce qui fonde son goût du genre policier, dans cet espace des littératures si souvent bêtement calfeutrées.

La parodie. Quelle belle arme en effet, dont use à loisir Vila-Matas, parodiant à son tour la forme de la critique littéraire pour l’ouvrir à autre chose, spéculant, rêvant, narrant sans cesser d’interpeller le livre qu’il écrit sur les objets qu’il prétend se donner. On dirait du Virginia Woolf, ses conférences sur la littérature, construisant au final un texte fidèle à sa poétique, éloigné en apparence de tout travail critique, sans doute parce qu’il n’a cure d’y développer une visée pédagogique. Ecrivant donc sans toujours analyser, livrant un texte qui plus est émaillé d’illustrations, jouant de l’illustration photographique plutôt, comme d’un réel trouant de part en part le texte qui s’élabore. Jouant de l’illustration au fond comme par impuissance à dire : le réel de la critique, qu’est-il en effet ?

Vila-Matas nous livre ainsi un objet mal identifié, où la pensée achoppe et la critique ne survit pas au plaisir du texte, réconciliant ce qu’il feint d’être son objet : les écrivains prétentieux et leurs jumeaux idiots.

sergio-chejfec-deux-mondes.jpgPeu routinier bien que dressant l’éloge de la routine d’écrire, Vila-Matas affirme ainsi son choix : il aime la littérature peu sûre d’elle, instable. Finnegans Wake donc, qui force tout lecteur à accepter l’aventure de se porter au contact d’un art radical, incompréhensible, de risquer l’exploration spectaculaire des limites de la littérature. Nous offrant au passage une lecture superbe de Joyce. Mais cruelle pour les successeurs de Joyce, qui ne nous apparaissent guère que comme des survivants pataugeant dans les décombres d’un texte qui les dépasse de la tête et des épaules. Mais pour autant, un Villa-Matas soucieux d’arracher ses marottes à la vieille littérature (celle de Hire), l’interrogeant sur ses capacités à générer des formes nouvelles du langage littéraire, ou se défaire des procédés imbéciles qui l’encombrent. Céline en renfort, lui qui s’échinait à sortir les phrases de leur signification habituelle -"Mais très légèrement ! (…), car si on fait ça lourd, c’est une gaffe. N’est-ce pas, c’est une gaffe"…

Vila-Matas tentant de sauver –mal nécessairement-, la bicoque littéraire, Simenon dont il comprend le souci de maintenir l’apparence de la convention pour approcher au plus près l’émotion qui va surgir d’un coup parmi les significations usées du genre. Certes, la frontière est plus mouvante qu’on ne l’imagine entre l’art idiot et l’art pertinent… Mais que peut-on écrire quand les coutures du langage universel se sont déchirées à ce point ? Finnegans Wake, rappelle Vila-Matas, a inventé une série d’impossibilités. Il ne croit plus guère au langage, ce à quoi veut croire Hire, loquace comme l’est le Faucon Maltais. Quand Joyce, lui, compose simplement avec cet univers désormais nocturne. La nuit va tomber dans Dubliners, son œuvre de jeunesse, est tombée sur Ulysse, tandis que la ville demeure endormie dans Finnegans. Joyce attrape alors les fragments de rêve qui dérivent entre les hommes, les ruelles, les tavernes, capture les échos des chansons qui s’élèvent encore, des bribes, un art du fragment, de paroles en échappée du monde… Mais l’un et l’autre, conclue Vila-Matas, ne créent-ils pas ce qui se passe maintenant, dans l’ici du lecteur ? Deux modalités d’un réalisme tenace en fin de compte, les deux bouts qu’il faudrait tenir en littérature, loin de tout procédé, cette facture qui obscurcit la vraie vie littéraire. --joël jégouzo--.

 

 

Chet Baker pense à son art, Vila-Matas, mercure de France, oct. 2011, traduit de l’espagnol par André Gabastan, 174 pages, 18 euros, isbn : 978-2-7152-3235-8.

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Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 09:39

vila-matas.jpgQu’est-il décent de lire, de nos jours ? Ces fictions narratives qui nous bercent d’illusion, ou cette littérature expérimentale qui ne veut pas nous divertir de la réalité brutale de notre monde ?

Peut-on lire encore Simenon et son vieux Monsieur Hire, ou ne vaut-il pas mieux chercher dans l’immense production éditoriale ce qui relève de cette autre tradition, celle de Joyce et de son radical Finnegans Wake ? Car quand on y songe, existe-t-il toujours, en ce monde, une simplicité inhérente à l’ordre narratif des faits si sages, si simples, si évidents et rustiques, que les fictions les plus conventionnelles alignent ? Ne vaut-il pas mieux renoncer à ces histoires puériles et affirmer avec Musil que "tout désormais est non narratif", et qu’en conséquence, la tâche du roman n’est certainement pas de nous bercer d’illusion ?

Nous vivons dans un monde qui n’offre guère la possibilité d’accéder à un ordre quelconque, celui du Rilke des Cahiers par exemple. Alors quid de ces œuvres déroulant placidement leur récit, quid de l’histoire en littérature quand la réalité non narrative du monde frappe si violemment à nos portes ?

Pourquoi lisons-nous encore ces romans de genre du reste, comme cette littérature policière si conventionnelle et qui nous ramène dans un monde de bluette sous le couvert de bien navrantes intrigues ficelées avec l’habilité du tâcheron ? Question que ne se pose pas Vila-Matas au demeurant, qui ne veut aborder ici que le problème de l’opposition entre deux conceptions de la littérature qui n’ont cessé d’irriguer notre culture contemporaine. Finnegans Wake de Joyce, ou Hire de Simenon ? Faut-il choisir son camp ? Jeter à la poubelle les œuvres des chanteurs de charme qui encombrent les rayons de librairie ? Beigbeder par exemple, qui n’est certainement pas le pire, mais dont l’œuvre, tout bien pesé, ne compte pour rien à l’échelle du temps littéraire… Ou bien les lire encore et accepter de balancer entre l’idiotie discursive et le prétentieux abstrait ?

Faut-il radicaliser ses lectures ? Affirmer avec Joyce que la vérité de la vie est littéralement incompréhensible et qu’en conséquence, on ne peut rien en dire et répéter après Beckett que l’art ne dit rien : il est. Il est son propre sujet. Autotélique. Sa seule visée. Comment ne pas voir que l’art non narratif, celui de Finnegans Wake, est notre seule demeure et la seule possibilité de fiction qu’il nous reste ? Mais alors, que faire d’un Simenon ? Que faire de la facilité narrative de Simenon, qui ne cesse de renvoyer à la simplicité inhérente d’un ordre du monde dont nous regrettons l’absence ? Le lire pour compulser cette nostalgie ? Pour survivre à notre défaite ? Pour témoigner de ce que nous ne pouvons pas vivre dans ce monde que nous nous sommes fait et que nous chérissons secrètement cet ordre rassurant des fictions narratives ?

Le monde, à l’évidence, ainsi que l’exprime si parfaitement Vila-Matas, est désormais très peu solidaire des anciennes structures narratives qui gouvernaient notre imaginaire et notre raison. Est-ce si certain ? Je veux dire, qu’il s’agisse là d’un trait spécifique à notre monde contemporain ? Relisez Alceste, d’Euripide, vous verrez combien ce dernier sait, déjà, ce que cache notre besoin de fiction.

De fiction critique aussi bien, ce à quoi se livre avec brio Vila-Matas, tour à tour séduisant et singulier, libéré du fétichisme de l’illisibilité mais ne sombrant pas, dans cette critique écrite comme une fiction, dans la machine rouillée des conventions. --joël jégouzo--.

 

Chet Baker pense à son art, Vila-Matas, mercure de France, oct. 2011, traduit de l’espagnol par André Gabastan, 174 pages, 18 euros, isbn : 978-2-7152-3235-8.

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